CHAPITRE QUARANTE-NEUF

« Eh bien, il semble que nos bons amis de Chicago ne soient pas si pressés que ça, finalement, hein ? »

L’intonation d’Élisabeth Winton était assez caustique pour remplacer avantageusement la soude, songea le baron de Grandville.

Cela dit, elle avait absolument raison.

« Ils n’ont reçu notre note que depuis une dizaine de jours, madame », fit remarquer Sir Anthony Langtry.

Grandville et lui occupaient des fauteuils confortables dans le bureau privé de la reine, près de sa table de travail. Tous les deux avaient mangé plus tôt, aussi se contentaient-ils d’un café, mais on venait de desservir le déjeuner d’Élisabeth, laquelle sirotait encore une chope de bière.

« Bien sûr, Tony, dit-elle en agitant son verre. Et combien de temps nous faudrait-il, à nous, pour répondre à un message officiel déclarant que nous avons tué des spatiaux étrangers sans provocation ? Surtout si on nous envoyait aussi les données de capteurs détaillées de l’événement… et si on nous informait qu’une force spatiale importante est en route pour tirer l’affaire au clair ?

— Bien reçu, madame », soupira Langtry, tandis que Grand-ville grimaçait.

La reine avait effectivement raison. Elle avait raison du tout au tout, songea le Premier ministre, maussade. En supposant que la Ligue ait décidé de répondre sur-le-champ, sa réponse aurait pu atteindre Manticore au moins quatre jours T plus tôt. Même si ses dirigeants n’avaient pas voulu envoyer de réponse officielle aussi vite, ils auraient pu au moins accuser réception du message ! Le ministère des Affaires étrangères avait reçu confirmation par Lyman Carmichael de son rendez-vous avec Roelas y Valiente, ainsi qu’un mémo résumant l’échange verbal sans grand intérêt qui s’était alors déroulé. Mais on n’avait rien d’autre. Pour le moment, le gouvernement de la Ligue solarienne se contentait d’ignorer la communication. Voilà qui pouvait être considéré – et, en l’occurrence, sûrement avec justesse – comme une insulte délibérée.

« Ils cherchent à nous dire quelque chose par leur silence, déclara-t-il, presque aussi acide que la reine. Voyons un peu : qu’est-ce que ça pourrait être ? Que nous sommes trop insignifiants pour être pris au sérieux ? Qu’ils s’occuperont de nous quand bon leur semblera ? Que nous ne devons pas entretenir de faux espoirs quant à la probabilité qu’ils admettent la culpabilité de Byng ? Qu’il fera froid en enfer avant qu’ils ne reconnaissent avoir commis une erreur quelconque ?

— Je dirais : le tout à la fois, suggéra Langtry.

— Ma foi, c’est très bête de leur part, mais on ne peut pas prétendre qu’on ne s’y attendait pas, hein ? fit Élisabeth.

— Non, soupira Grandville.

— Alors il est grand temps de remettre les pendules à l’heure, dit-elle, grave. Ne te méprends pas, Willie, ce n’est pas le célèbre caractère des Winton qui s’exprime, et je n’ai pas hâte d’envoyer un nouveau message avant que nous n’ayons eu des nouvelles de Mike. Il ne faut surtout pas qu’on ait l’air de gamins anxieux harcelant un adulte pour le faire réagir ! Par ailleurs, je le soupçonne fort, quand nous saurons où en est Mike, nous aurons toutes les raisons du monde d’envoyer un deuxième message, encore plus sec. En revanche, il est peut-être temps de rendre l’affaire publique.

— Sa Majesté n’a pas tort, Willie », dit doucement Langtry. Comme Grandville se tournait vers lui, il renifla. « Je n’ai pas plus hâte qu’un autre d’enflammer l’opinion publique, mais soyons réalistes. Comme vous venez de le dire, quatre jours font un délai trop long pour une explication simple façon « retard de courrier ». Il s’agit d’une insulte calculée, quelle que soit leur raison de nous l’infliger, et vous savez la part des perceptions dans toute diplomatie efficace. » Il secoua la tête. « Si nous laissons passer un camouflet pareil, ils concluront qu’ils ont raison de nous ignorer jusqu’à pouvoir nous imposer leur solution du problème.

— D’accord, lâcha Grandville après quelques instants de silence. Cela dit, je m’inquiète toujours beaucoup de la réaction des médias solariens. Surtout si on leur présente ça comme les allégations fantaisistes d’une bande de néobarbares qu’ils méprisent déjà.

— Ça finira par arriver de toute façon, remarqua Élisabeth.

— Je sais. »

Le Premier ministre but une gorgée de café puis reposa la tasse sur sa soucoupe et se frotta les yeux, pensif. La reine avait raison, se dit-il. Les premiers journalistes manticoriens avaient été briefés par le ministère des Affaires étrangères et l’Amirauté après que leurs rédacteurs en chef et eux avaient accepté la confidentialité requise par le gouvernement. Grandville aurait légalement pu invoquer l’Acte de défense du Royaume et leur imposer l’obligation de se taire jusqu’à nouvel ordre, mais cette clause-là de l’ADR n’avait pas été invoquée depuis soixante ans T. C’eût été inutile, car la presse du Royaume stellaire savait que la politique officielle, durant presque toutes ces années, avait été de se montrer aussi ouvert que possible en échange d’une retenue raisonnable de la part des journaux. Il n’avait pas l’intention de gâcher cette tradition de bonne volonté sans une sacrément bonne raison.

Or, jusqu’à présent, les représentants des médias du Royaume stellaire au courant de l’affaire respectaient leur part du marché. Les premiers de leurs correspondants avaient dû atteindre Fuseau la veille, à bord d’un messager de l’Amirauté. Deux semaines plus tard, les rapports de ces envoyés spéciaux parviendraient aux rédacteurs par le nœud et il serait aussi inutile que néfaste de s’attendre à ce que leur contenu ne soit pas alors publié. Donc…

« Vous avez tous les deux raison, admit-il. J’aimerais attendre encore un peu, cela dit. Pour deux motifs. Le premier est que les Solariens ont peut-être tout de même envoyé une réponse qui ne nous est pas encore parvenue. Le deuxième est que j’aimerais les gifler encore plus fort quand on libérera l’info.

— Vraiment ? » Élisabeth haussa un sourcil et, sur le dossier de son fauteuil, Ariel leva la tête. « Ça me ferait plaisir, mais j’avoue ne pas voir exactement comment on va s’y prendre.

— Je pensais à un passage de saint Paul, sauf qu’au lieu de leur faire du bien afin d’ « amasser des charbons ardents sur leur tête » je suis en faveur d’une retenue ostentatoire, répondit Grandville avec un sourire mauvais. Ce que je suggère, c’est de garder le secret encore quatre jours. Les Solariens auront eu deux fois le temps qu’il leur aurait fallu pour accuser réception de notre message, ce que précisera notre communiqué officiel. Nous expliquerons avoir attendu pour rendre la nouvelle publique qu’aient été prévenues les familles des équipages du commodore Chatterjee et que le gouvernement solarien ait eu le temps de nous répondre. À présent qu’il en a eu deux fois plus que nécessaire, toutefois, cacher la vérité ne servirait plus aucun but.

— Et attendre autant prouve que nous avions en tête un délai spécifique depuis le début, ajouta Langtry. Nous ne nous contentons pas d’appeler les journalistes parce que l’absence de réponse des Solariens nous rend nerveux.

— Exactement, acquiesça Grandville, toujours souriant. En tant qu’adultes de l’histoire, nous accordons un peu de temps supplémentaire aux enfants turbulents et capricieux avant de les dénoncer. Mais, toujours en tant qu’adultes, nous ne permettons pas à ces sales gosses de bouder éternellement dans leur coin en faisant la tête.

— Ça me plaît », déclara Élisabeth après quelques instants de réflexion, et son sourire était encore plus mauvais que celui de son Premier ministre.

Elle resta immobile une seconde puis but une autre gorgée de bière et se balança sur son fauteuil.

« Bien, à présent que cette question est réglée, que décide-t-on quant à la suggestion de Catherine Montaigne de renforcer la sécurité de Torche ? Selon moi, c’est une idée qui a beaucoup de mérite, et pas seulement parce que Barregos et Roszâk se sont fait taper dessus aussi fort. Il y a de bonnes occasions de relations publiques là-dedans, sans parler de celle de nouer des liens plus étroits avec la flotte du secteur de Maya, ce qui ne peut pas nuire en ce qui concerne Erewhon. Donc…»

 

« Je ne peux pas dire que votre rapport soit très agréable à lire, Michelle, déclara Augustus Khumalo, accablé. Cela dit, j’approuve tout ce que vous avez fait.

— Heureuse de l’entendre, monsieur », répondit Michelle Henke, sincère.

Khumalo et elle étaient assis face à face dans des fauteuils confortables, au sein de la cabine de jour de l’amiral à bord de l’Hercule, sirotant un excellent cognac dans de grands verres à liqueur. Michelle appréciait bien plus qu’à l’ordinaire de sentir la chaleur réconfortante de l’alcool glisser dans sa gorge tel un épais feu de miel.

Et je le mérite, se dit-elle en s’autorisant une nouvelle gorgée. Peut-être pas pour ce qui s’est produit en Nouvelle-Toscane mais au moins pour m’être accommodée des journalistes apprivoisés de la baronne de Méduse.

En fait, elle le savait, les journalistes en question – Marguerite Attunga, du Service des informations manticoriennes ; Efron Imbar des Nouvelles du Royaume stellaire ; et Consuela Redondo, de l’Association des actualités sphinxiennes – avaient été très gentils avec elle. Si aucun n’avait eu la maladresse de le dire, leurs supérieurs et eux avaient à l’évidence été briefés avant de se voir communiquer ce qui promettait d’être une des affaires les plus sensationnelles de l’histoire du Royaume.

Surtout à présent que la situation venait de s’envenimer en Nouvelle-Toscane.

Par malheur, ils restaient des journalistes qui devaient faire leur travail, aussi coopératifs qu’ils se fussent montrés cette fois-ci, et Michelle détestait être obligée de s’asseoir devant leurs caméras en sachant que tout le Royaume verrait et entendrait ses réponses à leurs questions. Ce n’était pas de la nervosité – du moins elle ne le croyait pas. Ou bien si, mais pas à un niveau personnel. Ce qui l’inquiétait vraiment, admit-elle enfin, c’était de dire ou faire une bêtise, et que son grade ajouté à sa proximité du trône hisse son erreur au rang de catastrophe.

« J’admets que la situation n’a pas grand-chose de réjouissant, monsieur, continua-t-elle en chassant – en grande partie – ses réflexions sur un potentiel désastre médiatique portant son nom. En fait, je me demande s’il était si malin de dépêcher le Reprise en Meyers avant de savoir exactement ce qui allait se passer en Nouvelle-Toscane. Surtout que je n’ai pu empêcher les Solariens d’envoyer un messager.

— Cette décision a été prise par la baronne de Méduse… et par moi, lui dit Khumalo. Si je me souviens bien, vous avez toujours été contre.

— Oui, monsieur, mais pas pour les raisons qui me le font regretter aujourd’hui. Je n’avais pas envie de télégraphier des infos à la Sécurité aux frontières et à la Flotte de la Ligue. Je ne craignais pas qu’un de nos vaisseaux se trouve face à une bordée de missiles au moment où il pointerait son nez.

— Le capitaine Denton est compétent, consciencieux, et ce n’est pas un imbécile, remarqua Khumalo. Je pense qu’il l’a bien montré en Péquod, et il suivra les protocoles établis. Avant que le Reprise n’arrive à portée d’un vaisseau solarien, monsieur O’Shaughnessy aura transmis par com le message de la baronne de Méduse. En outre, sur mon ordre spécifique, Denton conduira un balayage du système par Cavalier fantôme avant même que le Reprise ne branche son transpondeur. Je l’ai autorisé à exercer son jugement s’il remarque quoi que ce soit d’inquiétant, et il a aussi pour instruction de demeurer hors de portée des armes de toute unité solarienne tant que le commissaire Verrochio n’aura pas garanti la sécurité de notre envoyé en fonction de la loi interstellaire ?

— Je sais, monsieur, dit Michelle, sombre. Ce que je crains, c’est que Verrochio donne sa garantie puis fasse tout de même sauter le Reprise. »

Malgré ce qui s’était déjà produit, Khumalo parut choqué. Son interlocutrice lui lança un sourire crispé.

« Monsieur Van Dort, le commodore Terekhov et moi avons longuement discuté de la situation. Il nous paraît évident, d’après ce qu’ont dit Vézien et ses ministres, que nous sommes en présence d’une opération très complexe, très chère et très ambitieuse. Je parlerais bien de complot, sauf qu’il nous semble – qu’il me semble – que c’est un groupe extérieur qui tire les ficelles alors que la plupart des gens accomplissant le sale boulot n’ont pas la moindre idée de l’objectif ultime. Ce sont peut-être des conspirateurs, mais qui n’appartiennent pas à la même conspiration que le marionnettiste derrière eux, si vous voyez ce que je veux dire.

— Et vous estimez tous les trois que, ce marionnettiste, c’est Manpower ?

— Oui, monsieur.

— C’est aussi ce que nous pensons, la baronne de Méduse et moi, avoua Khumalo avant de sourire devant son expression surprise. Ainsi que je le disais, nous avons lu votre rapport et sommes en accord total avec vos conclusions. Et, comme vous, nous sommes très inquiets de l’ampleur apparente des intentions et ambitions de Manpower – sans commune mesure avec ce que nous aurions attendu d’eux, même après Monica et l’affaire de Nordbrandt. Et j’estime aussi troublante que vous l’influence nécessaire pour avoir fait muter Byng. Vous avez parfaitement raison : cette entreprise se conduit comme si elle se prenait pour une nation stellaire à part entière.

— Ce qui m’inquiète encore plus, surtout pour le Reprise, c’est que Manpower ait manœuvré pour faire nommer un officier comme Byng – un type à appuyer sur la détente sans ciller dans les circonstances appropriées – à un poste critique en Nouvelle-Toscane. Si la même opération a eu lieu en Meyers et s’il y a une autre Anisimovna sur place pour fournir le stimulus adéquat au bon moment, il est possible qu’un officier solarien « hors contrôle » canarde Denton au mépris des garanties de Verrochio. Après tout, ils ont déjà deux incidents. Pourquoi pas trois ?

— Ça, c’est une idée déplaisante, dit doucement Khumalo. Vous croyez que Verrochio serait dans le coup ?

— Je n’ai aucune idée précise en ce qui concerne cet aspect de la question, monsieur. » Michelle secoua la tête. « Nous savons qu’il était plus ou moins dans la poche des Mesans la dernière fois, donc je ne vois aucune raison de le croire blanc comme neige cette fois-ci. Toutefois, Vézien était tout autant dans leur poche et ils l’ont cependant gardé hors du circuit quand ils ont appuyé sur les boutons de Byng. Je dirais qu’ils ont démontré une très bonne analyse de ce qu’ils pouvaient raisonnablement – au sens large – demander à un de leurs outils. S’ils ont besoin de provoquer un événement qu’il est sûr de désapprouver, ils s’arrangent pour arriver à leurs fins sans l’en avertir. Ç’a été le cas pour Vézien. Je ne doute pas qu’il se soit attendu à un incident entre les vaisseaux de Byng et les nôtres, et je crois que la mort d’un certain nombre des nôtres ne lui aurait pas tiré une larme, mais il ne s’attendait nullement à ce que la confrontation ait lieu au beau milieu de la Nouvelle-Toscane, et il ne comptait certes pas que l’explosion de Giselle fournirait l’étincelle ! Par ailleurs, il connaît la politique du Royaume stellaire quand on tire sur un de ses vaisseaux sans sommation. Croyez-moi, il ne comptait pas ouvrir le feu lui-même et il ne pensait en aucun cas que cela se produirait sur le pas de sa porte. Je ne vois donc aucune raison de supposer que Verrochio est fatalement au courant si un Byng deuxième édition est prévu en Meyers.

— Génial, soupira Khumalo.

— Je crains que ce ne soit pas tout, monsieur. Tout ce qu’on a pu fournir à Byng, c’étaient des croiseurs de combat. L’amiral Crandall dispose de bien plus que ça sous ses ordres.

— Vous croyez que cet amiral Crandall existe vraiment ?

— C’est une bonne question. Anisimovna en a parlé à Vézien et aux autres Néo-Toscans, mais personne sur la planète ne les a vus, ni lui ni ses vaisseaux. Étant donné ce qui est arrivé à Giselle, il est clair qu’Anisimovna n’aurait eu aucun scrupule à mentir sur un petit détail tel que cinquante ou soixante supercuirassés. Et j’aimerais beaucoup me dire que, s’il est possible de faire nommer dans la Flotte des frontières un amiral de la Flotte de guerre vouant une haine pathologique à Manticore, faire manœuvrer toute une force de vaisseaux du mur aussi loin dans la brousse serait une autre histoire. Si les Mesans ont une telle influence, s’ils peuvent déplacer des groupes d’intervention et des forces de combat comme des pièces d’échecs ou de dames, on les sous-estime rudement depuis très, très longtemps. Et, alors, comment savoir ce que ces fumiers préparent d’autre ? »

Tous les deux se regardèrent, l’air maussade, durant plusieurs minutes silencieuses, puis Khumalo poussa un nouveau et long soupir. Il but une généreuse gorgée de cognac, secoua la tête et adressa un sourire en coin à son interlocutrice.

« Aivars et vous avez le chic pour illuminer mes journées, hein, milady ?

— Je n’irai pas jusqu’à dire que nous le faisons exprès, monsieur, répondit Michelle avec un sourire identique.

— Je le sais bien. C’est d’ailleurs en partie ce qui rend cela tellement… ironique. » Comme elle paraissait surprise, il ricana, un peu caustique. « Pendant longtemps, j’ai été convaincu qu’on m’avait envoyé – et laissé – dans le Talbot parce que l’amas était le cadet des soucis de l’Amirauté. Pour être franc, j’entretiens encore des soupçons là-dessus. »

Il lui adressa un sourire plus chaleureux. Elle espéra avoir contenu sa surprise de l’entendre parler ainsi. Que ce fût en accord avec sa propre vue de la situation rendait encore plus remarquable le fait qu’il abordât le sujet. Surtout avec aussi peu d’amertume perceptible.

« Pour être juste, continua-t-il, je suis relativement certain que l’Amirauté Janacek m’a muté ici en raison de mes liens avec l’Association des conservateurs et de ma parenté, quoique bien plus lointaine que la vôtre, avec la reine. Cela mettait en place ici un élément considéré comme « sûr », et mes liens avec la dynastie ne nuisaient nullement en termes de prestige local. Mais personne n’a jamais éprouvé d’intérêt à fournir au poste de Talbot les vaisseaux requis pour assurer la sécurité d’un aussi vaste volume d’espace. C’était une situation du genre « on classe et on oublie ».

» Quand le nouveau gouvernement s’est installé, je me suis demandé combien de temps je resterais avant qu’on me rappelle à la maison. La politique étant ce qu’elle est, je ne m’attendais pas à rester très longtemps et j’ai trouvé très désagréable d’attendre la chute du couperet. Ensuite, il est devenu assez évident que le gouvernement Grandville accordait une priorité plus faible au Talbot qu’à la Silésie et je ne pouvais discuter la logique de ce choix. Je suis donc resté à m’ennuyer dans cette affectation secondaire – voire tertiaire – au milieu de nulle part, en étant persuadé qu’il ne m’arriverait rien de plus exaltant que de chasser un pirate occasionnel en attendant d’être relevé de mes fonctions et condamné à l’inaction en touchant une demi-solde.

» De toute évidence, la situation a changé.

— Je pense qu’on peut estimer sans trop de risque d’erreur que c’est le cas, monsieur, dit Michelle. Et, si vous voulez bien me pardonner, puisque vous êtes si franc et ouvert avec moi, j’aimerais vous présenter des excuses. » Comme il levait un sourcil, elle haussa les épaules. « Je crains que mon évaluation des raisons pour lesquelles vous étiez ici n’ait été très proche de la vôtre, admit-elle. C’est de cela que je vous prie de m’excuser car, même si le raisonnement qui vous a valu votre poste est celui que vous venez d’exposer, nous avons de la chance que vous soyez là, vous l’avez amplement démontré. »

Elle soutint son regard, le laissant voir la sincérité qui habitait le sien. Au bout d’un moment, il hocha la tête.

« Merci, dit-il. Et vos excuses étaient inutiles : je suis sûr que vous aviez raison depuis le début. »

Il y eut un autre moment de silence, puis Khumalo se secoua.

« Pour en revenir à l’hypothétique amiral Crandall, dit-il sur un ton volontairement plus léger, je dois m’avouer assez soulagé par une des dépêches que j’ai reçues avant-hier.

— Puis-je vous demander de quelle dépêche il s’agit, monsieur ?

— Oui, vous pouvez. Après tout… (cette fois, son sourire était chargé d’ironie) c’est la raison pour laquelle j’ai glissé cela d’un ton badin dans la conversation, amiral du Pic-d’Or.

— Vraiment, amiral Khumalo ? répondit-elle en levant son verre de cognac en un petit salut.

— Vraiment, fit-il, avant de redevenir sérieux. La dépêche en question m’informait que, quoi qui puisse se passer chez nous, l’amiral Oversteegen et son escadre vont tout de même arriver en Fuseau. Je les attends d’ici douze à quinze jours T.

— Dieu merci ! s’exclama Michelle avec une sincérité intense, quoique maîtrisée.

— Tout à fait d’accord. Après la bataille de Manticore, il leur a fallu un peu de temps, chez nous, pour se sentir assez à l’aise et le relâcher. Je ne dispose pas encore d’une date d’arrivée exacte mais le processus est en cours. Si j’ai bien compris, l’amiral accompagnera une autre escadre de Saganami-C et je suis sûr que nous serons tous soulagés de les voir.

— D’après la performance des Solariens en Nouvelle-Toscane et ce que mes gens ont trouvé sur les vaisseaux capturés, je pense qu’avec Michael et une autre escadre de « Charlie » on devrait pouvoir gérer tout ce qu’on a des chances de rencontrer, en dessous du mur.

— Je n’en doute pas, conclut Khumalo, encore plus sérieux. Mais c’est bien le problème. Je ne m’inquiète pas tellement non plus de quoi que ce soit en dessous du mur. »

 

« Qu’est-ce qui s’est passé en Nouvelle-Toscane, à ton avis ? » demanda le lieutenant Aphrodite Jackson, l’officier GE du HMS Reprise.

Le lieutenant Heather McGill, l’officier tactique du contre-torpilleur, leva les yeux de son liseur. Les deux femmes, en repos, étaient installées dans la salle de garde. À ce moment, les mains de l’OGE s’employaient à confectionner un sandwich à l’aide des restes du dîner disposés en un buffet. Heather eut un petit sourire : les promotions étaient rapides dans la branche de la guerre électronique, surtout par les temps qui couraient – la tendance ne ferait sans doute que s’amplifier quand les nouveaux vaisseaux seraient mis en service en Manticore – et Jackson n’était qu’enseigne de vaisseau de première classe à son arrivée à bord du Reprise. En fait, son grade actuel était techniquement provisoire (même si nul ne doutait qu’il serait confirmé en temps utile). En conséquence, quoique McGill n’eût pas encore fêté son vingt-cinquième anniversaire (calendrier standard), Jackson avait neuf bons ans T de moins qu’elle.

Pourtant, à certains moments, Heather sentait entre elles une différence d’âge encore bien plus grande. Sa cadette souffrait souvent de la perpétuelle faim dévorante qui affligeait tous les aspirants et elle manifestait un empressement de jeune chiot. Peut-être était-ce en partie la raison pour laquelle l’officier tactique l’avait plus ou moins prise sous son aile, en dehors du service aussi bien que pendant.

« Je ne sais pas, Aphrodite, répondit-elle enfin. Mais je sais ce qui a dû se passer si cet imbécile de Byng n’a pas fait ce qu’on lui a dit. »

Les yeux bleus de Jackson quittèrent son assiette et s’assombrirent. Au contraire de sa compagne, elle n’avait aucune expérience du combat ; ce qui était arrivé aux contre-torpilleurs du commodore Chatterjee lui avait causé un choc.

Heather ne pouvait lui en vouloir. Elle-même avait sans doute eu de la chance d’être bien trop occupée lors de son premier contact avec la violence pour beaucoup y songer. Même si, sur le moment, elle ne s’était pas estimée très chanceuse. Toutefois, elle avait au moins été trop… occupée durant l’opération Icare d’Esther McQueen pour s’appesantir sur les horreurs se déroulant autour d’elle. Elle effectuait alors son premier déploiement, presque dix ans T plus tôt, et elle avait eu très peu de temps pour songer à autre chose que la tâche à accomplir – et, avec de la chance, survivre – quand la sinistre chaîne de supercuirassés havriens avait surgi du mur hyper, toutes batteries en action. L’univers entier lui avait semblé devenir fou tandis que des lasers à rayons X mastiquaient cruellement son vaisseau et que trois de ses camarades aspirants étaient déchiquetés à moins de quinze mètres de son poste de travail.

Mais Aphrodite Jackson n’avait jamais assisté à un combat. Par ailleurs, le capitaine Denton avait discrètement informé Heather que le lieutenant Thor Jackson était l’astrogateur du capitaine DesMoines à bord du HMS Roland, le vaisseau amiral du commodore Chatterjee. Elle n’avait ni vu ni senti les mêmes choses que son amie mais elle avait de toute évidence beaucoup d’imagination, et, comme tout l’équipage du Reprise, elle avait eu connaissance de l’iconographie tactique et visuelle de l’attaque sauvage, enregistrée avec une impitoyable précision par les plateformes du Tristan. Même en différé, la vitesse aveuglante avec laquelle ces trois contre-torpilleurs – et le grand frère d’Aphrodite – avaient été annihilés inspirait une authentique brutalité, dont Heather voyait encore à présent les fantômes au fond des yeux de sa compagne.

« Je… Je n’arrive toujours pas à croire qu’ils soient tous morts, parfois, dit Jackson, d’une voix encore plus basse, et l’officier tactique eut un sourire triste.

— Je sais. Et n’espère pas t’en remettre un jour. Les imbéciles te le promettent, parfois, tu sais, mais ce qui s’est passé reste en toi. Et ça ne devient pas plus facile la fois suivante – pas émotionnellement, en tout cas. Il faut juste trouver de quelle manière s’accommoder de ses souvenirs et continuer. Et ce n’est pas très facile non plus.

— Comment tu fais, toi ?

— Je ne sais pas vraiment, admit Heather. Dans mon cas, je pense que la tradition familiale aide beaucoup. » Elle eut un sourire un peu triste. « Il y a des McGill dans la Spatiale depuis aussi longtemps que des Saganami. Beaucoup se sont fait tuer, si bien qu’on a énormément l’expérience – en tant que famille – de cette douleur-là. Ma mère et mon père sont tous les deux officiers aussi. Bon, maman est détachée de Bassingford en ce moment – elle est psychologue et la Flotte la fait travailler avec le docteur Arif et sa commission sur les chats sylvestres – mais papa est capitaine de vaisseau et, d’après sa dernière lettre, il devrait prendre le commandement d’un des nouveaux Saganami-C. Entre eux deux, j’ai de qui tenir. Et puis… (son regard s’assombrit) il a fallu qu’on trouve tous un moyen de faire notre deuil quand mon frère Tom a été tué en Grendelsbane.

— Je ne savais pas… à propos de ton frère, je veux dire, fit doucement l’OGE, et Heather haussa les épaules.

— Je ne vois pas pourquoi tu l’aurais su.

— Sans doute. »

Jackson baissa les yeux le temps de finir de préparer son sandwich, qu’elle prit en main comme pour le manger, avant de le reposer. Comme sa compagne la considérait, interrogatrice, la tête inclinée sur le côté, elle émit un petit grognement.

« Je tergiverse, dit-elle.

— Je n’irai pas jusque-là, corrigea Heather, mais tu as l’air un peu préoccupée. Tu devrais peut-être me dire pourquoi, non ?

— C’est juste…» commença Jackson, pour s’interrompre aussitôt. Elle baissa à nouveau les yeux, fixant ses doigts qui brisaient méthodiquement la croûte du pain. Puis elle prit une profonde inspiration et releva la tête, regardant l’officier tactique droit dans les yeux. Son regard n’était plus hésitant cette fois, il brûlait.

« Je ne devrais pas mais ce dont j’ai vraiment envie, c’est que l’amiral du Pic-d’Or pulvérise tous ces enculés dans l’espace jusqu’au dernier, dit-elle, farouche. Je sais qu’il est mauvais de ressentir ça, que la plupart des gens à bord de ces vaisseaux n’ont aucune responsabilité dans ce qui s’est passé, et je sais même qu’on n’a vraiment pas besoin d’une guerre contre la Ligue solarienne. Mais, quand je pense à Thor – à tous ceux qui sont morts sans raison –, je ne veux pas qu’on réagisse comme il faut : je veux qu’on tue les gens qui ont tué mon frère et ses amis ! »

Elle se tut, pinçant les lèvres, se détourna un instant puis se contraignit à sourire. C’était une expression dure, crispée – plutôt une grimace –, mais, à tout le moins, elle essayait, songea Heather.

« Excuse-moi, dit Jackson.

— De quoi ? » Sa compagne la regarda sans comprendre. « De vouloir qu’ils meurent ? Ne sois pas ridicule : évidemment que tu veux qu’ils meurent ! Ils ont tué quelqu’un que tu aimais, et tu es officier de la Spatiale. Un officier qui a choisi une spécialité de combat. Ça t’étonne que ton instinct et tes émotions veuillent que les gens qui ont tué ton frère paient leur crime ?

— Ce n’est pas professionnel », protesta à demi l’OGE, avant d’avoir un geste de frustration, d’impatience. « Je veux dire : je devrais pouvoir prendre du recul et reconnaître que le mieux, pour tout le monde, serait de régler cette affaire sans qu’il y ait d’autres victimes.

— Oh, ne sois pas bête ! » Heather secoua la tête. « Tu le reconnais, c’est bien pour ça que tu t’en veux d’avoir envie d’autre chose ! Et si tu crois que je vais te donner raison de t’en vouloir, tu vas être déçue. Si tu étais en position de choisir ce qui va se produire, et si tu laissais tes émotions te pousser à commettre un massacre inutile, là, oui, tu aurais un problème. Mais ce n’est pas le cas et je soupçonne que, si ça l’était, tu ferais quand même ce qui est juste, même si tu n’en avais pas envie. En attendant, je suis sûre qu’une jeune et jolie fille précoce comme toi peut sortir et trouver un tas de motifs plus rigolos pour se créer des regrets. »

 

« Arrivée au mur hyper, monsieur, annonça le lieutenant Brunner.

— Très bien », dit Lewis Denton à son astrogateur. Il jeta un coup d’œil au second maître de quart. « Passez le mot, je vous prie.

— À vos ordres, répondit l’intéressé avant d’appuyer sur un bouton. À tout l’équipage, lança-t-il dans le système de com, paré pour la translation en espace normal. »

Trente-deux secondes plus tard, l’équipage du HMS Reprise connaissait le malaise familier mais jamais vraiment descriptible d’une translation alpha, tandis que le bâtiment traversait le mur hyper et qu’apparaissait l’étoile Go du nom de Meyers, vingt-deux minutes-lumière plus loin. Le vaisseau s’était matérialisé presque sur l’hyperlimite, en une démonstration virtuose d’hypernavigation, et Denton sourit à Brunner.

« Beau travail ! » dit-il. Le lieutenant lui rendit son sourire tandis que le Reprise modifiait légèrement sa trajectoire, alignait sa proue sur les coordonnées spatiales qu’occuperait la planète Meyers deux heures cinquante-trois minutes plus tard, et passait à cinq cents gravités d’accélération. Denton, de nouveau grave, se tourna vers Heather McGill.

« Déployez les plateformes, canonnier, dit-il.

— À vos ordres, plateformes alpha en cours de déploiement. »

L’officier tactique adressa un signe de tête à Jackson, laquelle vérifia une dernière fois ses données puis appuya sur une touche. Heather vit des lumières rouges passer au vert et fixa son propre panneau de contrôle.

« Les formations alpha ont dépassé les bandes gravitiques, monsieur, annonça-t-elle quelques instants plus tard. La furtivité est active et le déploiement semble conforme. » Elle consulta l’horloge. « plateformes bêta prêtes pour le lancement dans… dix minutes et trente et une secondes.

— Très bien », acquiesça Denton en se rasseyant au fond de son siège. Son sourire n’était plus qu’un souvenir. Alors que son imagination lui montrait les plateformes Cavalier fantôme s’écartant du vaisseau à grande vitesse, scrutant le vide qui les entourait, le souvenir du dernier système stellaire occupé par des Solariens où avaient pénétré des contre-torpilleurs manticoriens durcissait son regard.

Pas cette fois-ci, bande de salopards, songea-t-il froidement. Pas cette fois-ci.

L'univers d'Honor Harrington - L'Ennemi dans l'Ombre T02
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